Frankenstein a peur de sa créature
Dans le roman de Mary Shelley, le savant recule d’effroi devant ce qu’il a lui-même fabriqué. Samedi 12 septembre, la scène s’est rejouée à San Francisco : les créateurs de l’IA ont demandé à ralentir. Et les marchés, eux, ont eu peur de leur peur.
Tout part d’un appel de Dario Amodei, patron d’Anthropic, à ralentir le développement des modèles les plus avancés. Sam Altman et Elon Musk ont ensuite soutenu le principe, tandis que Demis Hassabis s’est montré favorable à davantage de prudence. Altman a même annoncé au passage le report de l’entrée en Bourse d’OpenAI prévue cette année.
Le raisonnement des investisseurs est simple : si on ralentit l’entraînement des modèles, on achète moins de puces et on construit moins de centres de données. Lundi, les semi-conducteurs ont donc trinqué des deux côtés de l’Atlantique.
STMicroelectronics a chuté de 6,6 %, Soitec de 12,6 %, Legrand et Schneider Electric de 6,7 % et 6,5 %, ASML de 6,2 %. Aux États-Unis, Nvidia reculait de 3,47 % et Broadcom de 4 %.
Voilà de quoi contrarier le président américain, qui a déclaré sur Truth Social que le seul garde-fou dont l’IA a besoin est « un président fort et intelligent ». Sauf que lorsqu’on n’a ni l’un ni l’autre, on ne se demande plus si la digue va céder, on regarde déjà l’eau monter…
Depuis le temps qu’on l’observe, on a compris que l’enjeu, pour Donald Trump, est ailleurs que dans la posture de rempart de l’humanité.
Il ne veut surtout pas qu’on débranche la perfusion des valeurs de l’IA qui a dopé le portefeuille des ménages américains. Depuis fin 2023, la Bourse a ajouté 43 000 milliards (de quoi rembourser toute la dette américaine) de dollars à leur patrimoine, et jamais ils n’ont autant misé sur les actions : 48 % de leurs actifs financiers, un record absolu. Pour un président qui bataille avec l’inflation et les prix à la pompe, la Bourse est le dernier réservoir de pouvoir d’achat. Freiner l’IA, c’est freiner le S&P 500.
La Fed serre la vis. Et Trump serre les dents.
Mercredi, la Fed a fait ce que tout le monde attendait et ce que la Maison-Blanche redoutait : un quart de point de hausse, à 3,75 % – 4 %, la première depuis juillet 2023, approuvée 12-0. Kevin Warsh, nommé par Trump pour baisser les taux, les monte. L’opposition démocrate l’avait très vite catalogué en « pantin » du président. Une étiquette que la décision du jour pourrait contribuer à reconsidérer.
Le lendemain de la hausse, les taux ont baissé. Bienvenue sur les marchés, le seul endroit où les esprits cartésiens finissent derniers de la classe…
Une banque centrale qui monte ses taux courts et fait baisser les taux longs, cela semble absurde. C’est en réalité la meilleure nouvelle de la semaine.
Pour comprendre, il faut se rappeler que le taux à 10 ans, c’est la somme de deux choses : ce que les investisseurs attendent des taux courts, et la prime qu’ils exigent pour le risque d’inflation sur dix ans. Depuis des mois, cette prime gonflait, parce que le marché doutait qu’une Fed « trumpisée » ose combattre l’inflation. En frappant fort et à l’unanimité, Warsh a fait dégonfler ce doute. Les investisseurs ont racheté de la dette longue. Une hausse de taux crédible coûte moins cher qu’une baisse suspecte.
La France n’a ni l’un ni l’autre. Vendredi, le taux de l’OAT à 10 ans s’est tendu jusqu’à 4,58 %, un niveau inédit depuis 18 ans, et l’écart avec l’Allemagne dépasse désormais 100 points de base, une première depuis 14 ans. Ce fameux spread, c’est le supplément que la France paie par rapport à l’Allemagne pour emprunter : un point entier, c’est le niveau de la crise de l’euro de 2012.
La semaine prochaine, nous suivrons de près la venue de Xi Jinping à la Maison-Blanche : commerce, Taïwan, Iran et IA au menu. Une chose est sûre, la table risque d’être plus tendue que la nappe.
Publié le 18/09/2026 à 23:00
Source : https://www.zonebourse.com/actualite-bourse/la-fed-amadoue-les-bonds-vigilantes-ce785adadf8af022
Bonne semaine à toutes et à tous !
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